Radotage

En raison de divers problèmes de santé mes grands-mères ont vu leur environnement diminuer comme peau de chagrin. Cette dernière année, leur déplacement se mesure sur l’échelle de leur appartement et de quelques sorties en ville qu’elles commentent pendant plusieurs jours. Je suis d′autant plus accablée par le phénomène qu’elles étaient toutes deux de grandes voyageuses et je ressens comme une empathie prophétique en les regardant.

De pair, avec l’environnement physique, l’émulation intellectuelle a fondu également. Cela s’est aggravé depuis qu’elles ne peuvent plus lire. Elles traitent beaucoup moins d′informations et du coup souvent la même en boucles. Et, j’avoue que nous sommes responsables de cet état de fait puisque agacés par leurs répétitions, nous avons tendance à fuir leur converstaion ou à leur en dire le moins possible renforçant ainsi le radotage. Ce n’est pas un complot organisé mais plutôt une attitude tacite généralisée. Pour ne pas avoir à justifier nos actes nous leur en disons le moins possible. Et elles le ressentent, se sentent isolées et spéculent (complètement à côté de la plaque) sur le peu qu’elles savent. Comme je suis celle qui est le plus loin, je leur en dis le plus possible, c’est pour moi comme si j’amenais un panier rempli de chocolats. Elles posent et reposent les mêmes questions, se saisissent de chaque détail avec gourmandise. Quand par impatience, j’élude, je sens leur déception et je me gourmande à chaque fois sur ma cruauté. Au final peu m’importe qu’elles me demandent 20 fois la même chose. C’est devenu leur seule distraction. Mais c’est plus fort que moi au moins une fois dans mon séjour.

Je comprends donc à quel point ce peut être pénible pour ceux qui les entourent au quotidien.&nbsp Mais chacun s’est enfermé dans sa forteresse.&nbsp Et les repas de famille deviennent pesants. Il ne faut parler de rien, tout est à mots couverts, on retrouve l’époque, codée, de mes parents mariés. Et à chaque fois, je commets des impairs comme de donner des nouvelles des petits-enfants de ses amis désormais enterrés. "Pourquoi as-tu parlé de ça ? gronde ma mère les lèvres pincées (à ce moment en fait, elle n’a plus de lèvres), elle va nous en parler pendant des semaines". Et de quoi faut-il donc parler alors ? De rien, du temps, du repas, de rien d’autre. Et je m’imagine tous ces repas, semblables aux autres en prenant bien soin de ne rien laisser s’échapper. Je me demande comment elle digère. Et je me dis qu’elle court un risque énorme en traitant sa mère de cette façon devant nous: celui que nous fassions de même presque par instinct.

Quinta Vergara (c) SB


Ceci n′est pas une maison de retraite mais un palace construit par les héritiers des fondateurs de la ville qui contient de bien jolis jardins et un amphithéâtre ouverts au public.

Original post by sophie bellais

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