L’encre de ses yeux
Petit bonhomme ne doute de rien et surtout pas de son pouvoir de séduction. Pensez donc il marche. Le monde lui appartient. Comme il a l’air de penser que c’est un événement extraordinaire, il crie le plus fort possible sur toute la durée de l’exercice. Même les voisins sont au courant. Il découvre, fort surpris, dans la foulée qu’un grand nombre d’actions lui sont interdites comme tourner les manettes de la gazinière ou allumer et éteindre sans relâche la télévision. Et ces interdictions pourtant banales lui hérissent le poil. Enfin le duvet tout doux et blond qui recouvre son crâne et que je ne peux me résoudre à faire couper pour le "fortifier".
Il a bien tenté de pleurer pour me faire comprendre son tourment mais il est vrai que je suis une mauvaise mère insensible et j’ai soigneusement évité de croiser le regard plein de larmes de crocodiles de mon petit homme. Il ne sera pas dit que Maxence cèdera devant l’adversité, aussi emploie-t-il la manière forte: il se cogne le front contre le sol. La première fois j’ai bondi pour l’empêcher de se faire mal et son sourire ravi m’a convaincue que je venais de perdre une bataille. Une heure après, il recommençait. Depuis je serre les dents et je change de pièce pour ne pas entendre le son mat de la chair de ma chair heurtant volontairement le plancher. Vous le pensez fou, il ne l’est pas car dès que j’ai quitté la pièce il cesse son étrange manège et va vers sa soeur plus réceptive lui conter ses malheurs.
Et Eloïse si dure d’ordinaire tombe dans le panneau. Regarde Maman Maxence pleure il faut le consoler. Il a des grosses larmes dans les yeux. Des grosses larmes qui coulent si bien sur le velours de sa peau. Pour ne pas craquer, je me dis que je devrais le prendre en photos aussi dans ces moments là pour tenter de rendre le vert liquide de ses yeux. Couleur que je suis incapable de décrire tant elle varie entre le gris de l’orage qui couve et le vert sève parfois or liquide. La même indécision de coloris que dans les yeux de mon père.
Qu’y-a-t-il dans le lait de nos enfants qu’il n’y avait pas dans le nôtre pour les rendre si machiavéliques si jeunes ? Ou est-ce mon cynisme qui me joue des tours ? Je ne peux m’empêcher de les observer si manipulateurs parfois avec des sabots de géant parfois très subtils. Il jouent sans scrupules sur la carte de nos sentiments. Et je commence à me dire que je ferais bien une retraite dans un monastère tibétain quand mes enfants rentreront dans l’adolescence.
Original post by sophie bellais
