J’étais très hésitante à regarder ce film. J’avais peur d’un nouveau cercle des poètes disparus, une ode romantique à la rébellion et au suicide. Je ne pense pas qu′il faille protéger les adolescents contre tout mais je me souviens que je trouvais l’idée de mourir avant trente ans bien plus romantique que désormais (heureusement). J’avais mal jugé Sean Penn, ce n’est ni une hagiographie ni une critique, c’est une belle histoire qui se termine mal.
Mais tout ça ce sont des arguments bien rationnels, en fait je craignais de regarder l’histoire de mon cousin B. Il était au lycée quand j’entrais au collège. Il avait les cheveux longs et une boucle d’oreille représentant une fleur de cannabis. C′était un rebelle selon mes parents et les siens. A l’école, ce type de garçon ne m’aurait même pas croisée. En famille, il avait du prendre en pitié ma tête durant les longs repas et il m’emmenait avec lui pour écouter de la musique. Et il me parlait. Si, je n’en revenais pas moi même. De tout, de ses copines, de ses crétins de profs, de ses abrutis de parents. Il était révolté mais pas plus que les autres, plus triste parfois quand il évoquait ses rapports avec son père. Rien d’inquiétant. Je me souviens de la dernière fois que je l’ai vu un dimanche après-midi, sa sœur jeune mariée riait sur les genoux de son mari. Ils parlaient d’avoir un deuxième enfant, ils ignoraient alors qu’ils perdraient le troisième un horrible matin et que plus jamais leur vie ne serait souriante. B. voulait une moto ou un truc à roues. Son père ne voulait pas. Et tout le monde parlait fort. Quelques temps plus tard, j’ai appris que B avait pris son sac à dos et avait quitté la maison.
Après la famille s’est disloquée. Il y avait sa mère qui pleurait en parlant de lui, son père qui regardait loin devant lui. Et, avec sa mère, nous avons commencé à dévisager les mendiants voyageurs on ne sait jamais… Elle donnait à tous en espérant qu’une autre mère fasse de même avec son fils. J’avais l’impression qu’elle ne cesserait jamais de pleurer. Un jour, il a appelé : il était arrivé en Haute-Savoie, s’y plaisait et voulait s’y installer. Il y a fait sa vie. Il doit être grand-père désormais. Je ne l’ai jamais revu. Je suppose que c’est aussi pour ça qu’il était parti, pour ne plus subir la famille. Cette histoire n’aurait pas du laisser de traces chez nous. Mais je ne peux pas oublier les yeux perpétuellement rouges de sa  mère et l’absence qui s’est inscrite sur son nom dans ma tête d’enfant. Et, quand Eloïse a trois ans a pris son sac à dos et son doudou pour s’en aller loin de nous, j’ai aussitôt pensé à B. et à son abandon. Je pense de nouveau souvent à lui depuis ce film. Et je demande si en rentrant en France, je ne chercherai pas à avoir de ses nouvelles pour avoir la certitude qu’il va bien.
Original post by sophie bellais